Il y a des lectures qu’on fait pour se documenter ou pour apprendre. Et puis il y en a d’autres qui vous rattrapent au détour d’une recherche, alors que vous pensiez simplement « vérifier quelques détails ».
C’est ce qui m’est arrivé avec les « sagas vikings« .
Je cherchais de la matière pour mon roman — des paysages, une atmosphère, la texture d’une terre que mon héroïne allait traverser. Je voulais comprendre ce que l’on pouvait ressentir face à une mer immense, à un hiver qui s’installe, à un horizon dont on ignore encore ce qu’il cache.
Je cherchais de la documentation.
Je ne pensais pas y trouver tout un univers.
Et pourtant.
À mesure que je lisais, je découvrais un univers un peu différent de celui que je pensais connaître : des hommes et des femmes obligés de choisir, de partir, de tenir, de perdre parfois, puis de continuer à avancer.
Bien qu’écrites des siècles après les faits, ces sagas retracent l’épopée scandinave en mêlant vendettas familiales, récits historiques et mythologie.
Elles ne constituent donc pas des témoignages pris sur le vif. Il s’agit avant tout de récits médiévaux islandais décrivant un monde parfois réel, parfois légendaire. En réalité, ils nous éclairent tout autant sur la mémoire des hommes du Moyen Âge que sur le quotidien de leurs ancêtres.
Mais elles restent néanmoins absolument fascinantes.
Parce qu’au-delà de ce qu’elles racontent d’un monde disparu, elles parlent de quelque chose qui, lui, n’a pas beaucoup changé : notre manière de faire face à l’incertitude.
Et j’ai fini par me poser une question :
Pourquoi est-ce que tout cela me parle autant, mille ans après ?
Cet article est ma tentative de réponse, pas un cours d’histoire mais plutôt une promenade dans ce que l’imaginaire nordique réveille encore en nous aujourd’hui.
Partir sans savoir si on revient — et y aller quand même
Ce qui me frappe dans les récits liés au monde viking, c’est l’importance du départ.
- La mer,
- Le drakkar,
- L’horizon.

Cette ligne étrange derrière laquelle on ne voit absolument rien — et vers laquelle on décide malgré tout d’aller.
Évidemment, les Scandinaves de l’époque viking ne prenaient pas tous la mer pour les mêmes raisons.
Certains commerçaient, certains exploraient, certains partaient s’installer ailleurs, d’autres combattaient, négociaient ou pillaient.
Le monde viking était beaucoup plus complexe que la seule image du guerrier lançant son drakkar à l’assaut d’une côte étrangère.
Et finalement, ce n’est même pas ce qui m’intéresse le plus.
Ce qui m’interpelle, c’est le geste.
Quitter une rive connue pour quelque chose qui ne l’est pas.
Nous avons aujourd’hui des cartes, des GPS, des moteurs, des prévisions météo et des moyens de communication capables de nous accompagner presque partout.
Et pourtant, certains départs restent vertigineux.
- Quitter un travail,
- Changer de ville,
- Fermer une porte dans sa vie,
- Commencer un livre,
- Aimer à nouveau,
- Dire non,
- Dire oui.
On connaît tous ce moment où l’on sent que quelque chose doit bouger, mais où l’on reste encore un peu sur le rivage en espérant qu’une certitude finira par arriver.
Elle vient rarement.
C’est cela qui m’a touchée en me plongeant dans les sagas vikings : ce mouvement malgré la peur.
Les personnages de ces récits ne maîtrisent pas ce qui les attend. Ils décident, se trompent, recommencent, paient parfois très cher leurs choix mais ils bougent.
Et quelque chose en moi a reconnu cela.
C’est cette énergie que j’ai voulu placer au cœur de mon roman, pas seulement les bateaux, pas seulement les batailles.
L’élan.
Ce moment où l’on décide que l’horizon mérite peut-être le risque d’un premier pas.
L’imaginaire nordique, ou le besoin de récits qui tiennent
Pourquoi revient-on encore à ces histoires aujourd’hui ?
Je ne crois pas que ce soit uniquement pour les grandes voiles, les fjords, les boucliers ou les paysages enneigés même si tout cela participe évidemment à leur pouvoir d’évocation.
Je pense que si ces images suffisaient, nous nous en lasserions probablement assez vite.
Ce qui marque est ailleurs.
Les sagas racontent des êtres humains aux prises avec leur famille, leur honneur, leurs erreurs, leurs fidélités, leurs deuils et leurs décisions.
Des gens qui ne savent pas toujours quoi faire :
- Qui se trompent,
- Qui paient parfois lourdement leurs choix,
- Et qui continuent malgré tout.

Dans un monde qui nous promet régulièrement le bonheur en cinq étapes, la confiance en soi en sept jours et une vie parfaitement organisée à condition d’utiliser la bonne méthode, je trouve qu’il y a quelque chose de profondément rassurant dans l’histoire des Vikings.
Le Nord ne ment pas.
Il dit :
- la mer est froide,
- L’hiver est long,
- Tout ne se terminera pas forcément comme prévu,
- Mais demain matin, il faudra quand même se lever.
Cela peut sembler sombre. Moi, j’y trouve quelque chose de profondément réconfortant. Ces récits ne peignent pas des êtres parfaits : ils racontent simplement l’art de faire avec ce qui est là, d’avancer malgré nos contradictions, nos certitudes et parfois nos peurs.
C’est peut-être ce qui m’interpelle le plus dans l’imaginaire nordique : il ne promet pas une vie sans tempête. Il rappelle simplement qu’une tempête n’empêche pas forcément de rester debout.
Et lisant ces sagas, j’ai compris un peu mieux ce que je voulais écrire moi aussi : des personnages imparfaits et vivants, qui n’attendent pas que la vie dépose devant eux une solution parfaitement emballée comme un paquet cadeau avant de recommencer à marcher.
Les femmes dans les sagas vikings — celles qui tenaient quand tout partait en mer
Quand on pense aux Vikings, l’image qui apparaît est encore souvent masculine.
- Les guerriers,
- Les navigateurs,
- Les chefs,
- Les explorateurs.
Pourtant, le monde scandinave de l’époque viking ne se limitait évidemment pas à cela.
Il y avait aussi les femmes :

- Celles qui administraient,
- Celles qui tenaient une maison, et parfois tout un domaine,
- Celles qui transmettaient,
- Celles qui traversaient les mers.
Leurs destins variaient selon leur statut, leur lignée, leur fortune et leurs terres.
Certaines disposaient d’une véritable existence juridique et patrimoniale : elles pouvaient hériter, gérer leurs propres biens et, sous certaines conditions, demander le divorce.
Quant aux fameuses guerrières, les skjaldmö des sagas nordiques, leur réalité historique s’avère bien plus complexe que ne le suggèrent les représentations modernes.
Et finalement, ce n’est même pas ce qui me touche le plus. Je n’ai pas besoin qu’une femme prenne une épée pour la trouver courageuse.
Ce qui me frappe davantage, ce sont toutes les autres.
- Celles qui assurent le quotidien lorsque les hommes sont partis.
- Celles qui élèvent les enfants.
- Celles qui traversent l’hiver.
- Celles qui prennent les décisions parce que quelqu’un doit bien les prendre.
- Celles qui attendent un bateau sans savoir s’il reviendra.
On ne connaîtra probablement jamais le détail de leurs journées, et pourtant, une société entière reposait sur elles.
C’est là que les mille ans qui nous séparent des Vikings s’effacent un peu. Pas parce que nos vies ressemblent aux leurs, mais tout simplement parce que cette sensation, beaucoup de femmes la connaissent encore :
- Tenir,
- Organiser,
- Prévoir.
Faire ce qui doit être fait, sans que personne ne remarque l’énergie que cela demande.
Il existe des courages qui font beaucoup de bruit et d’autres qui mettent la table, ferment la porte avant la nuit et recommencent le lendemain.
Ce sont ces courages là qui me bouleversent le plus. Ces femmes, je les ai reconnues. Et j’ai eu envie de l’exprimer dans mon roman en parlant de femmes capables de douter et d’avancer tout en même temps.
Des dieux qui connaissent la fin — et avancent quand même
Les sagas et les Eddas ne sont pas tout à fait la même chose.
Les premières nous entraînent surtout dans des récits humains, familiaux, historiques ou légendaires. Les Eddas, elles, constituent une source essentielle pour connaître la mythologie nordique.
Mais au fil de mes recherches, les deux univers ont forcément fini par se croiser.
Et la mythologie nordique possède une particularité qui me fascine : même les dieux n’évoluent pas dans un monde où leur puissance garantit que tout finira bien.
Bien au contraire.
Le Ragnarök ne raconte pas seulement une fin du monde, mais la ruine annoncée des dieux : un crépuscule où les plus grandes figures de leur Panthéon sont vouées à disparaître.

Autrement dit : même les dieux vivent avec l’idée d’une fin, et ils agissent quand même.
Il y a Odin, qui sacrifie un œil dans sa quête de sagesse et de connaissance. Thor, dont la force immense ne le rend pas invulnérable pour autant. Et Freyja, qui réunit des dimensions en apparence contradictoires : l’amour, le désir et la fertilité, mais aussi la guerre et la mort.
Ces dieux-là ne sont pas installés tranquillement au-dessus du monde, à l’abri du destin. Ils savent, eux aussi, que la puissance ne protège pas de tout. Ils savent que la sagesse a un prix, que l’amour n’empêche pas la perte, et que savoir qu’une fin existe ne dispense pas de vivre ce qui vient avant.
Cette idée me traverse souvent : nous passons tant de temps à vouloir savoir comment les choses vont finir avant d’oser commencer… alors que nous n’avons jamais la moindre garantie.
Il faut parfois simplement faire avec la journée que l’on a devant soi.
- On n’a pas besoin de connaître la fin pour donner du sens au chemin.
- On n’a pas besoin d’être certain de gagner pour faire ce qui compte.
- On n’a même pas besoin d’avoir tout compris avant d’avancer.
Et je crois que c’est aussi pour cela que cet imaginaire vieux de plusieurs siècles continue de nous parler : derrière les dieux, les prophéties et la fin du monde, il reste une question terriblement humaine.
Que doit-on faire de notre vie lorsque l’on sait qu’on ne peut pas tout contrôler ?
C’est une idée que je trouve à la fois vertigineuse et profondément intéressante.
L’Islande, quand le paysage devient une histoire
Tout au début, l’Islande m’a d’abord attirée pour ses paysages.
Les fjords, les terres volcaniques, les glaciers, la féerie des lumières des aurores boréales.
Tout était là pour construire sur le papier un décor spectaculaire.

Mais plus je m’informais sur ce pays, moins j’avais envie d’en faire simplement un décor, parce qu’en Islande, la force des éléments s’impose tellement ils sont présents et puissants.
Les distances comptent, le climat compte, la mer compte, la manière dont on peut circuler d’un lieu à l’autre compte.
Une montagne, une rivière ou un hiver difficile ne sont pas seulement beaux à regarder : ils peuvent décider d’un voyage, isoler une ferme, compliquer une rencontre ou bouleverser un projet.
Et lorsque l’on se plonge dans les sagas islandaises, on comprend vite que les histoires et le territoire lui-même sont étroitement liés.
Les déplacements y ont un poids particulier ; le paysage participe pleinement à l’histoire parce qu’il détermine ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.
C’est cela qui m’a intéressée pour mon héroïne.
Je ne voulais pas qu’Emma arrive en Islande uniquement pour admirer des glaciers et regarder des aurores boréales.
Je voulais que le pays la déplace réellement, qu’il casse ses habitudes, qu’il l’oblige à ralentir lorsqu’elle voudrait aller vite, à attendre lorsqu’elle voudrait contrôler, à regarder ce qu’elle aurait préféré éviter.
Parce que dans notre quotidien, il est assez facile de combler le silence par :
- Un appel téléphonique,
- La lecture d’une notification,
- Une réunion.
Il suffit parfois de peu pour repousser le silence. En Islande, il est plus difficile de faire taire ce qui nous préoccupe.
Les paysages sont vastes, le silence s’installe autrement, et il devient plus compliqué de remplir chaque vide pour éviter certaines questions.
C’est cela que je voulais pour Emma : un lieu qui ne décide rien à sa place, mais qui l’oblige enfin à regarder ce qu’elle repoussait depuis trop longtemps. Pas une Islande qui la guérisse miraculeusement, pas un paysage chargé de tout résoudre dans sa vie.
Simplement, un endroit suffisamment différent pour qu’Emma ne puisse plus continuer de réfléchir exactement comme avant.
Les anciens récits islandais m’ont appris cela à leur manière : un lieu ne sert pas seulement à situer une histoire, il la façonne de l’intérieur.
Si ces paysages vous attirent vous aussi, j’ai consacré un autre article à l’un de leurs spectacles les plus fascinants : les aurores boréales.
Ce que les sagas vikings ont finalement nourri dans mon roman
Je ne suis pas historienne, mais plus j’ai lu sur cette période, plus j’ai compris qu’il fallait se méfier des images trop clichées.
Les Vikings n’étaient ni uniquement des conquérants sanguinaires, ni ces aventuriers libres et romantiques que notre époque aime parfois nous faire imaginer.
- Ils commerçaient,
- Voyageaient,
- Combattaient,
- Pillaient,
- Négociaient,
- Et construisaient des réseaux qui s’étendaient très loin de la Scandinavie.
Ce que j’ai gardé de mes recherches n’est pas une collection de dates.
C’est une sensation, celle de la notion de départ, celle du vent qui pousse dans le mauvais sens, celle du personnage qui ne possède aucune garantie mais qui finit quand même par faire un pas.
C’est cela que j’ai voulu exprimer dans mon roman : L’élan.
Ce moment fragile où Emma comprend que l’immobilité coûte plus cher que l’audace, et que cette petite voix raisonnable qui lui souffle de ne rien tenter se trompe peut-être de chemin.
C’est aussi pour cela que ces histoires très anciennes des Vikings m’ont aidée à étayer mon roman.
Bien sûr,

- Les vêtements sont différents,
- Les croyances varient,
- Les problèmes portent d’autres noms,
mais il y a une constante : celle de faire des choix.
Les personnages de ces récits n’attendent pas toujours le bon moment.
Peut-être n’avons-nous pas besoin, nous non plus, d’attendre le bon moment.
Qu’en pensez-vous ?
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« Il faut parfois quitter la rive avant de savoir exactement où l’on va. »
— Carnet de Gabrielle







